Basic instinct
Cette semaine, le patron m’a confié une mission de la plus haute importance, qui augure d’une carrière prometteuse. Je pense que je dois l’impressionner parce qu’il passe toujours par un collègue, un peu haut en couleur, pour s’adresser à moi. Qu’importe. J’ai dû me rendre à la capitale tous les jours pour tenter de récupérer un document, tout aussi important, dans un dédale de bureaux aux quatre coins de la ville.
C’était comme un jeu vidéo où tu dois résoudre des énigmes qui te permettent de passer d’un niveau à l’autre et, en cas de succès, de remporter un trophée. Sous la forme d’une série de tampons bleus et rouges sur chacun des feuillets, par chacun des interlocuteurs que tu rencontres, en ce qui me concerne.
Mais là n’est pas le sujet.
Pour accomplir ma mission, j’ai donc emprunté le train 10 fois. Cinq fois dans un sens, et cinq dans l’autre. Logique jusque-là.
Le premier matin, j’ai choisi une place à l’étage, collant mon front à la fenêtre pour ne rien rater du paysage. J’étais prêt.
Un senior, 55 ans ou plus, élégant, passe et repasse. Lentement. Il me surplombe du regard, me toise et, l’air incrédule reprend sa marche. J’ai d’abord cru qu’il avait reconnu l’étoile montante en la modeste personne de Karim Ikce; son regard peu amène m’a plutôt fait comprendre que je lui avais simplement piqué sa place…
J’ai déjà vécu la même scène sur la terrasse du café de France à Tanger, mais ne nous égarons pas.
Le train démarre, je me sens bercé, je regarde dehors et je commence à rêvasser en regardant défiler l’histoire architecturale du pays sous mes yeux quand soudain tout à coup, une sonnerie de téléphone déchire le silence. Un autre senior, tout aussi élégant, assis quelques sièges plus loin, se lance dans une conversation bilingue où il est question de famille, de boulot, d’investissements mirobolants, de vacances et de l’incompétence de sa hiérarchie, le tout entrecoupé de rires gras et répétitifs. On a droit à tout et à tous les détails, soutenus par un niveau sonore à faire rougir Stentor.
Les minutes passent et nous entrons malgré nous dans l’intimité de ce monsieur, sans que cela paraisse le gêner. Pire. Il semble tous nous ignorer. Il est chez lui. Nous sommes chez lui, spectateurs involontaires, captifs malgré nous de son désopilant one man show. Où sont les tomates ? J’ai envie d’intervenir, sauf que, je sens que c’est moi l’intrus dans cet espace.
Peut-être est-ce la coutume dans ce lieu? Qui sait ?
Je me rends compte que le train, l’avion, le bus, tous les moyens de transport, sont les lieux premiers d’expression de la civilité et du savoir-vivre.
Alors mon ami, je voudrais te dire que même si tu crois être passionnant, ta vie, aussi riche que tu penses qu’elle est, n’intéresse pas tout le monde. Et quand ta maman te disait que tu étais le plus beau, le plus intelligent, le plus intéressant, c’était très subjectif. Toutes les mamans disent ça à leur marmaille pour les aider à se construire, hélas parfois ça dérape.
L’intrusion de la technologie dans notre quotidien mériterait pour certains, d’être accompagnée par une formation civique. Avec un permis à points qui rendrait inopérant ton téléphone au bout de 10 effusions incontrôlées.
Vois-tu mon ami, que je n’espère pas revoir de sitôt, tu pourrais mettre ce trajet à profit pour t’instruire en lisant n’importe quoi, ou pour méditer ou encore pour regarder ce beau ciel bleu ou faire du crochet, bref, tu pourrais t’occuper sans importuner les autres.
J’avais un prof dans ma jeunesse qui disait que l’attitude était plus importante que les aptitudes. Oh combien je souscris à cette vision de la vie.
Car, finalement tu n’es pas si élégant que ça et je t’en veux de m’avoir pourri mon voyage, parce que le lendemain, ton frère et ta sœur ont repris le flambeau. Sur mes 10 trajets, j’ai le sentiment d’avoir été convié dans l’intimité stérile de 10 membres de ta famille tout aussi mal élevés les uns que les autres.
Je réfléchirai deux fois avant de renouveler cette expérience, même si mon excursion vers la capitale était motivée par de nobles desseins.
Né en 1966 à Casablanca, Saâd A. Tazi est anthropologue de formation. Sa pratique de la photographie se confond avec les premiers appareils de son adolescence. Après de nombreuses années passées en France et aux Etats-Unis, il revient dans son pays natal, dont la diversité est un terrain de jeu exceptionnel pour les amoureux de la lumière.
Auteur de plusieurs livres et d’expositions au Maroc et à l’international, il continue à découvrir et partager la beauté de notre petite planète
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